Récit de Jim Graf.
JOUR 1
Mardi 7 juillet 2026, 4h : le réveil sonne. Le matin n’est pas vraiment mon truc mais il faut parfois s’imposer les bonnes contraintes.
5h30 : garé à Munster, motivé, néanmoins empreint de quelques incertitudes. Je n’avais par exemple jamais dépassé les 4000m de dénivelé au cours d’une même sortie. Pourquoi pas le double, du coup !?

Avec 17 à 35° annoncés ces deux prochains jours, y compris aux sommets, j’ai opté pour un kit minimaliste : tenue courte, deux sacoches, deux bidons, quelques snacks et les boulangeries & commerces trouvés sur le parcours pour me ravitailler. Le départ de Munster me permettra de finir en connaissant les cinquante derniers kilomètres. C’est toujours un atout.
Les premiers coups de pédales se font en silence. À Soultzeren, à peine cent mètres après les dernières maisons, deux biches dévalent la pente. Le spectacle commence ici. L’idée est d’y aller en souplesse, d’essayer de rester « facile » (spoiler : ça ne va pas durer). J’atteins assez vite le Wettstein, puis les Lac Blanc, col du Bonhomme, Pré de Raves. La plongée dans l’inconnu est entamée avec les routes forestières derrière Fraize et Plainfaing. Premier passage devant une scierie. On s’enfonce petit à petit dans le maquis des Vosges, traverse le défilé de Straiture. Panorama.
Arrivent Xonrupt, Gérardmer, Lépange-sur-Volognes, puis une bonne cinquantaine de kilomètres en faux plat descendant jusqu’à Épinal. Le vent chaud de face devient de plus en plus difficile à supporter et la partie « facile » du parcours se transforme en difficulté supplémentaire. Une pharmacie exposée plein soleil affiche 37°, je n’hésite pas à remplir mes bidons d’eau fraîche dès que possible. Petit détour (12km, je m’en souviendrai) pour effectuer un stop au café l’Echappée Bleue mais il n’y a rien à manger, je ne traîne pas. Il est 14h30.

Je prévoyais d’atteindre entre 19h et 20h un gîte réservé à Saulxures-sur-Moselotte pour me reposer autant que nécessaire mais à 18h je suis encore à 45km du but. Au pied de la côte du Haut-du-Tôt, je vois qu’il en reste deux – ou trois, je ne sais plus très bien – et j’aperçois déjà « l’homme au marteau » au loin. J’avale un demi pain d’épices aux myrtilles pour me refaire la cerise. Visiblement, le précédent mur de la Tête des Cuveaux avait déjà laissé des traces.
À Sapois, je passe devant une première maison où une dame profite de sa terrasse puis une deuxième avec un tuyau de jardin accolé à la façade ; je toque pour demander un peu d’eau et là commence un épisode que seule la Route des Sagards permet d’écrire. J’étais face à Joy, la compagne de Stéphane Brogniart – j’avais découvert le personnage seulement un ou deux jours plus tôt à travers le récit de James Paouf, sans imaginer une seule seconde que j’allais lui tomber dessus ! – qui m’invite à remplir mes bidons au frais.
Après avoir échangé cinq minutes, je décide de passer la nuit sur place. Tant pis pour le gîte. Le vélo à peine rangé, on m’offre une douche et un menu trois services : assiette de riz, salade, melon. En terrasse ! Le rêve. Après une discussion inspirante entouré des moutons du couple, je file. Dans la chambre, les titres des ouvrages sur la bibliothèque parlent d’eux-mêmes (« Survivre : témoignages »).
À ce propos, je dois dire que la lecture de quelques récits de finishers solo (Piji, Y. Lehmann à jamais le 1er) m’a beaucoup servi à mesurer la difficulté du parcours et les différentes façons de le gérer. Je m’endors difficilement, marqué par l’effort mais boosté mentalement pour le lendemain.
JOUR 2
Au réveil Stéphane me propose un café et yaourt aux céréales puis je me remets en selle sur un dernier conseil : « Tu peux mettre tout à gauche en partant d’ici » et gère ton allure parce que « les dix mille, ils y sont ! » En difficulté dès le départ, je m’économise autant que possible jusqu’à Saulxures-sur-Moselotte, avant le début de l’enfer haut-saônois.
Dans mes souvenirs c’est à partir de Beulotte-Saint-Laurent que les choses se compliquent. L’escalade du col des Chevrères par Belfahy est celle qui m’a littéralement meurtri : les mains en bas du guidon, arc-bouté sur ma machine, à 6km/h. 30% ressentis ! Au village je mange et m’accorde une sieste sur un banc à l’ombre. Plus loin en descente il y a un chalet avec deux types en terrasse, spliff à la bouche et t-shirt FFL Thibaut Pinot. Je leur demande un peu d’eau, ils me proposent un Ricard, ça ira pour cette fois.
Quand après cinq heures seuls une soixantaine kilomètres ont été parcourus, je réalise que je n’arriverai pas à destination avant 22h. Ce n’est pas un problème en soi, mais c’est dur de ne pas voir les kilomètres défiler, les descentes ne permettant pas vraiment de prendre de la vitesse avec les routes souvent délabrées et surtout très sinueuses. J’essaie d’oublier qu’il y a 5500m d’ascension au programme ce jour, de progresser kilomètre par kilomètre (plutôt que découper le parcours en longs segments dans la tête), un bon conseil que l’on m’avait donné en course à pied.
À Bussang, soleil de plomb ; nouvelle pause et sieste dans l’herbe à la sortie de la ville. Je me dirige ensuite vers le col du Page et le col la Vierge via la nouvelle route de la Chaume du Grand Ventron. Au sommet, je croise des touristes à vélo avec qui j’échange quelques mots. Au moment de repartir je réalise qu’en fait, le plus dur est fait : encore une heure de descente jusqu’au pied du Haag puis trois cols, environ 1500m de dénivelé. J’ai déjà grimpé cinq fois ça depuis hier matin, l’Everest ! Y a pas de raison !
Dernier break à Saint-Amarin où j’avale une pizza et appelle ma copine Kim pour lui dire que j’arrive doucement au bout (lol). Il est 19h30 lorsque j’entame le Haag par son versant le plus difficile. Dans le 1er kilomètre aux pourcentages à nouveau affolants je roule en zig-zags pour casser la pente en pensant au récit d’un finisher l’avait monté à pied. Ce qui compte désormais ? Avancer. S’adapter. Finir.
La descente du Markstein fait plaisir et me rapproche à toute vitesse de l’arrivée. On passe le Hilsen, la pénombre s’installe et dans le col de Boenlesgrab, je commence à avoir des petites hallucinations, telle qu’une forme humaine qui disparaît alors que j’approche. Il est passé 22h, la nuit est maintenant tombée et sans lumière avant je dois trouver une solution. Je cale mon téléphone avec le flash dans la sacoche de guidon, ça fonctionne plutôt bien. La section gravel de 4km en descente est abordée avec grande prudence jusqu’au Firstplan où je sais qu’il ne reste alors plus qu’un morceau de Petit Ballon à grimper. À Wasserbourg, plus qu’une côte ! Allez !
Je pensais arriver vers minuit quand dans l’ultime descente vers Eschbach, clac pshiiit ! Trou, crevaison roue avant ! Panique à bord, à 3km de la ligne ! Je regonfle mais le liquide ne bouche pas le trou, j’essaie plusieurs fois. Rien à faire, il faut se décider : déballer la sacoche, nettoyer le liquide, mettre une chambre etc. ou marcher.

Dans la nuit avec la fatigue, j’estime la réparation à 20mn, soit à peu près le temps de marcher. Je retire mes chaussures et commence à trottiner mais c’est la galère alors je finis rouler en équilibre sur la jante, en posant le pied à chaque virage. Je n’ai rien mangé ni bu depuis deux heures, comme si le cerveau avait opéré un switch et mis la priorité ailleurs. J’arrive à Munster à 1h45. Temps total : 44h15 ! Bravo chef !
